CHAPITRE 3

Quelle est la différence entre un sabre laser et un tube lumineux ? Un sabre laser impressionne les filles !

 

Jacen Solo, quatorze ans (peu avant qu’il

ne coupe le bras de Tenel Ka au cours d’un

entraînement)

 

Il avait fait quelques erreurs. Caedus s’en rendait désormais compte.

Il avait succombé à la tentation comme tous les Sith en s’éloignant de tout ce qu’il aimait – sa famille, son amour et même sa fille – pour éviter d’être distrait par leurs trahisons. Il s’apercevait dorénavant que se couper de sa douleur l’avait aussi coupé de son devoir et qu’il s’était mis à ne penser qu’à lui, à ses plans, à son destin... à sa galaxie.

De l’égocentrisme.

C’était ce qui causait toujours la chute des Sith. Il avait étudié les vies des anciens – des géants comme Naga Sadow, Freedon Nadd, Exar Kun – et il savait qu’ils faisaient toujours la même erreur, que tôt ou tard ils oubliaient qu’ils existaient pour servir la galaxie et en arrivaient à croire que la galaxie existait pour les servir eux.

Et Caedus était tombé dans le même travers. Il avait oublié la raison pour laquelle il faisait tout ça, la raison pour laquelle il avait pris un sabre laser pour la première fois, celle pour laquelle il s’était offert aux Sith, celle pour laquelle il avait pris le contrôle de l’Alliance Galactique.

Pour servir.

Caedus avait oublié parce qu’il était faible. Quand Allana l’avait trahi en s’échappant de l’Anakin Solo avec ses parents, sa douleur était devenue une distraction. Il s’était retrouvé incapable de parler, de prévoir, de commander, de lire l’avenir... de diriger. Il avait alors dû refréner ses sentiments pour Allana, s’était convaincu qu’il n’agissait pas pour elle et les milliards de jeunes comme elle, qu’il agissait ainsi pour le destin... son destin.

Tout n’était que mensonge. Même après ce qu’avait fait Allana, Caedus l’aimait encore. Il était son père et l’aimerait toujours, malgré le mal qu’elle lui faisait. Il avait eu tort d’essayer de s’y soustraire. Caedus devait s’accrocher à l’amour, quel qu’en soit le prix, s’y agripper même si cela lui déchirait le cœur.

Parce que c’était ainsi que les Sith restaient forts. Ils avaient besoin de douleur pour conserver l’Equilibre, pour se rappeler qu’ils étaient encore humains. Et ils en avaient besoin pour ne pas oublier la douleur qu’ils infligeaient aux autres. Pour rendre la galaxie plus sûre, tout le monde devait souffrir ; même les Seigneurs Sith.

Ainsi, il n’y aurait pas d’accès de colère lorsqu’il s’entretiendrait avec les Moffs à propos de leurs aventures non autorisées, pas de meurtres pour l’exemple, pas d’étouffement par la Force, pas de menace d’attaquer leur flotte, ni d’intimidation d’aucune sorte. Il n’y aurait aucune conséquence, car comment pourraient-ils apprendre les choses inquiétantes qu’il avait aperçues dernièrement dans ses visions de la Force – les maniaques Mandaloriens et les astéroïdes en feu, le regard inévitable de son oncle – s’il ne réussissait pas à leur dire ? Qu’il s’agisse d’une bévue ou d’un coup de maître, la prise du système de Roche lui devait autant à lui qu’aux Moffs, Caedus s’en apercevait à présent, et il ne punissait plus les autres pour ses erreurs. À partir d’aujourd’hui, Dark Caedus ne dirigerait plus par la colère ou la peur, ni même par la corruption, mais comme tout bon Seigneur Sith par la patience, l’amour... et la douleur.

Caedus passa enfin le sommet de la rampe sinueuse qu’il gravissait et se retrouva face à un long tunnel tubulaire recouvert de bétonmousse que les Verpines réservaient à leurs labyrinthes royaux. À l’autre bout, gardant l’une des nouvelles écoutilles anti-explosion en alliage beskar brillant qui n’avait servi à rien pour arrêter l’attaque par aérosol des Vestiges, se trouvait une escouade de stormtroopers en armure blanche. Leurs épaulettes rayées de gris les identifiaient comme des membres de la Garde d’Élite Impériale, et les deux E-Webs posés sur des trépieds installés contre les murs indiquaient qu’ils étaient disposés à empêcher tout accès non autorisé.

Les stormtroopers étaient encore tournés dans sa direction, essayant sans doute de décider si la silhouette vêtue de noir qui arrivait vers eux devait les inquiéter, lorsque Caedus leva une main gantée et ferma le poing. Le chef de l’escouade lui rendit son salut puis ses jambes furent balayées par les deux câbles d’alimentation des E-Web détachés des générateurs qui se mirent à voler dans le couloir, les armes et le trépied rebondissant derrière eux.

Le reste de l’escouade se plaça rapidement en position de tir, posant un genou à terre au milieu du couloir ou se plaquant contre les murs du tunnel avant de porter leurs fusils blasters contre l’épaule. Caedus envoya une poussée d’énergie de Force crépiter dans le couloir et réduisit les optiques électroniques de leurs casques à un brouillard de parasites. Ils ouvrirent le feu tout de même, mais la plupart des tirs se perdirent, et Caedus dévia les autres avec quelques gestes de la main.

Il était encore à dix pas lorsque le chef de l’escouade ôta son casque et visa en ordonnant aux autres de faire de même. Caedus leva un bras et dévia, de la paume, les tirs du chef dans le tunnel. Lorsque le deuxième et le troisième homme se préparèrent à ouvrir le feu, il fit une pichenette en direction du blaster du leader et le propulsa vers eux en tourbillonnant. Il envoya le deuxième homme contre le mur et fit voler l’arme du troisième de ses mains.

Caedus fit venir le chef avec deux doigts, utilisant la Force pour approcher le soldat stupéfait jusqu’à ce qu’il puisse le saisir.

— Je n’ai pas l’intention de faire du mal à qui que ce soit derrière cette porte, dit Caedus en donnant à sa voix une tonalité grave et autoritaire. Mais je n’ai pas de temps à perdre, alors je n’hésiterais pas à vous tuer, vous et vos hommes. Je suppose que ce ne sera pas nécessaire ?

Les yeux du sergent sortirent de leurs orbites comme si on l’étranglait – ce qui n’était pas le cas – et son visage devint aussi pâle que son armure.

— N-n-non, Monsieur. P-pas du tout, dit le sergent en ordonnant, d’un geste, à ses hommes de baisser leurs armes. D-d-désolé.

— Inutile de vous excuser, sergent, dit Caedus. Visiblement, vous n’avez pas été informé de la nouvelle chaîne de commandement.

Caedus posa les bottes du soldat sur le sol du tunnel puis se tourna pour observer chacun des autres hommes de l’escouade. Il donnait l’impression de leur demander de regarder dans ses yeux jaunes, mais en réalité il sondait leurs émotions dans la Force, à la recherche de la moindre pointe de colère ou de ressentiment qui indiquerait que le groupe abritait un héros. Il n’en restait plus que deux lorsqu’il sentit une pointe de rébellion à l’intérieur de l’un d’entre eux.

— Ne faites pas ça, trooper, dit-il. Il n’y a pas assez de bons soldats dans l’Alliance.

Le poing se desserra presque immédiatement, mais l’homme ne fut pas tellement surpris et dit :

— Avec tout mon respect, colonel, nous ne sommes pas des soldats de l’Alliance.

— Pas encore, dit Caedus avec un sourire chaleureux, avant de se tourner vers l’écoutille anti-explosion, présentant ainsi son dos à l’escouade tout entière. Mon escorte ne va pas tarder à arriver. Ne leur tirez pas dessus.

Lorsqu’il sentit que le chef de l’escouade faisait signe au héros et aux autres de baisser leurs armes, Caedus acquiesça sans se retourner. Puis il plaça ses mains en cercle devant la porte anti-explosion et utilisa la Force pour envoyer une vague d’énergie dans ses circuits internes jusqu’à ce qu’une série de cliquètements aigus le préviennent que les mécanismes de verrouillage s’étaient retirés. Un instant plus tard, un fort sifflement résonna à l’intérieur de la lourde écoutille, puis elle glissa sur un côté pour disparaître dans le mur.

Caedus entra sans hésiter et se retrouva face à une fosse en contrebas, où deux dizaines de Moffs Impériaux – des survivants du massacre à bord de l’Aileron Sanguinaire pour la plupart – se levaient, certains attrapant l’arme à leur côté, d’autres cherchant un endroit où se mettre à couvert. Face à eux, un petit essaim d’administrateurs insectoïdes venus d’autres ruches verpines étaient accroupis sur leurs arrière-trains, leurs têtes luisantes dressées devant ce désordre et leurs mandibules grandes ouvertes dans une démonstration de menace instinctive.

— Non, s’il vous plaît, dit Caedus en levant les bras vers les Moffs et en leur faisant signe de retourner à leur siège en utilisant la Force pour les obliger à obéir. Ne vous levez pas pour moi.

Les Moffs retombèrent presque en même temps. La plupart atterrirent dans les sièges qu’ils occupaient, mais deux d’entre eux les manquèrent et se retrouvèrent par terre. Plusieurs des assistants qui se trouvaient derrière les chaises des Moffs pointaient des blasters dans sa direction, regardant leurs supérieurs attendant le moindre signe qui leur indiquerait d’ouvrir le feu. Caedus leva un bras et les fit tous voler hors de la fosse.

— J’ai bien peur qu’il ne s’agisse d’une conversation confidentielle, dit-il. Laissez-nous.

Comme les assistants n’obéissaient pas immédiatement, il fit un geste vers un de ceux qui avaient pointé un blaster sur lui et le projeta à l’extérieur par l’écoutille.

— Tout de suite.

Les autres assistants se précipitèrent vers la porte. Caedus les regarda partir, son attention divisée entre eux et les Moffs. Il était prêt à clouer au sol, pour l’empêcher de bouger, quiconque envisagerait de lever une arme. Une fois les assistants dehors, il congédia d’un simple coup d’œil les administrateurs verpines qui le laissèrent avec les Moffs et une immense Verpine aux bulbes oculaires argentés par l’âge et possédant une plaque translucide sur le thorax, à l’endroit où la caracache était plus fine. Elle ne montra aucun signe indiquant qu’elle allait se lever de sa place à l’autre bout de la table de conférence, où elle était allongée sur un trône recouvert de coussins et posé sur un piédestal.

— Jacen Solo, les ruches rassembleront-elles un jour assez de richesse pour régler notre dette ?

La Verpine s’exprimait d’une voix ancienne et éraillée qui semblait résonner au plus profond de son long abdomen. En tant que Grande Coordinatrice de l’astéroïde principal du système de Roche, elle était effectivement la Mère de la Ruche et la commandante en chef de la civilisation tout entière, un grade supérieur au Verpine le plus connu, l’Orateur Sass Sikili.

— D’abord, vous nous sauvez des Anciens puis vous arrivez maintenant avec votre flotte pour repousser les casques blancs, reprit-elle. Bienvenue.

— Merci, Votre Maternellence. Mais je m’appelle Caedus. Dark Caedus.

La Mère de la Ruche inclina la tête.

— Nous avons entendu dire que vous aviez subi une métamorphose. Il est difficile de croire que vous n’étiez qu’une larve la première fois que vous nous avez sauvés, dit-elle en dépliant un bras courbé par les ans et en désignant les Moffs. Les ruches seront volontiers débarrassées de ces guêpes. Allez-y.

— J’aimerais que ce soit aussi simple, dit Caedus. (Il se tourna vers les Moffs qui l’observaient avec des expressions allant de l’impatience au mécontentement, selon qu’ils étaient courageux, intelligents ou simplement téméraires.) Mais vous vous trompez sur les raisons de ma présence. Ma flotte et moi ne sommes pas ici pour libérer le système de Roche, mais pour en prendre possession.

Il aurait été difficile de déterminer qui était le plus indigné, la Mère de la Ruche aux mandibules qui claquaient ou les Moffs qui grognaient. Caedus leva une main et, comme il ne parvenait pas à provoquer le silence, se servit de la Force pour faire taire les récriminations.

Dès qu’il fut sûr de se faire entendre de nouveau, il dit :

— Cela sera mieux pour tout le monde. La conquête du système de Roche lui a donné une importance bien plus importante que celle de la valeur de ses usines de munitions.

La Mère de la Ruche leva son thorax de son trône et demanda :

— Quelle importance ? Les ruches sont neutres ! Nous n’avons rien à voir avec votre guerre.

— Vous avez vendu des munitions à tous les camps et avez réalisé d’immenses profits, l’interrompit un Moff en ordre de combat aux cheveux gris coupés court. Cela fait de vous une cible légitime.

— Moff Lecersen a raison, dit Caedus. Et je vous avais prévenu que les Mandaloriens n’avaient pas assez de puissance pour vous protéger. (Avant que la Mère de la Ruche ne puisse répondre, il se tourna vers Lecersen.) Mais le Conseil des Moffs aurait dû me consulter avant d’agir. La Force grouillait d’informations indiquant que cette invasion serait une erreur.

— Parce que vous voulez les usines de munitions de Roche pour vous ? dit un jeune Moff sur un ton moqueur.

Caedus l’avait déjà vu sur des holos des renseignements : Voryam Bhao. Avec son teint de miel, ses cheveux noirs bouclés et sa lèvre supérieure méprisante qui donnait envie de lui ôter cet air du visage, il semblait encore plus jeune que les vingt-trois années standard inscrites sur son dossier.

— Épargnez-nous vos sombres prophéties, colonel Solo, poursuivit Bhao avec assurance. Tout le monde à cette table voit où vous voulez en venir.

Un peu de bile se mit à remonter dans la gorge de Caedus, mais il se rappela de sa décision et résista à l’envie de briser le cou du jeune Moff comme il l’avait fait au lieutenant Tebut peu de temps auparavant.

À la place, il dit d’une voix calme et aux accents de duracier.

— Vous devriez écouter plus attentivement, Moff Bhao. (Il baissa son index et la tête de Bhao s’inclina vers la table, comme s’il saluait.) C’est Caedus désormais. Dark Caedus.

Si les camarades plus âgés de Bhao s’amusèrent de la situation, ils ne le montrèrent pas ; pas même dans la Force. Ils se contentèrent de regarder Caedus, puis un autre Moff – un homme au visage rond dont la peau du cou, rougie, dépassait par-dessus le col de sa tunique boutonnée – secoua la tête, visiblement en désaccord.

— Nous sommes tous conscients que vous êtes très puissant dans la Force, Dark Caedus, dit-il. Mais vous semblez oublier que nous sommes aussi puissants à notre façon. Sans nous, cette catastrophe à Fondor aurait signé votre fin et celle de l’Alliance Galactique.

— Et nous n’avons pas besoin de vous consulter pour quoi que ce soit, ajouta Moff Lecersen. Il me semble bien que l’Empire est un allié de l’Alliance Galactique, pas son territoire. Nous n’avons pas besoin de votre permission pour conduire nos opérations... et encore moins de vos flottes pour protéger ce dont nous nous emparons.

Caedus contrôla sa colère en se rappelant qu’il méritait de tels reproches. Il n’avait pas échoué à Fondor à cause de la trahison de Niathal, ni du manque de courage de ses amiraux, ni même à cause de l’attaque surprise de Daala. Il avait échoué à cause de son propre aveuglement, parce qu’il avait laissé la souffrance causée par la trahison d’Allana le rendre arrogant, égoïste et vindicatif.

Puis, une fois ses pensées éclaircies, il commença à comprendre à quoi devait ressembler la situation pour quelqu’un qui n’avait pas la Force. Pour quelqu’un qui ne pouvait pas lire l’avenir et voir Luke le traquer, ou les maniaques Mandaloriens traverser des murs et des astéroïdes aussi brûlants que des étoiles, la déclaration de Caedus devait être difficile à croire. Sans une telle vision, il aurait facilement pu se convaincre que cet amas de roches isolées n’était pas si important que ça ; que l’équilibre d’une guerre interstellaire ne pouvait pas basculer sur ce qui était sur le point de se passer ici.

Après un moment de silence, Caedus dit :

— Vous ne me croyez pas. (Dans sa voix, la déception dépassait la colère.) Vous pensez qu’il s’agit d’un butin.

Lecersen échangea des regards méfiants avec plusieurs des autres Moffs puis demanda :

— Vous ne vous attendez pas vraiment à ce que nous croyions que vous êtes venus pour nous protéger, si ?

Caedus dut réprimer un éclat de rire. Même s’il n’y avait jamais pensé en ces termes, c’était exactement ce qu’il faisait là : protéger les Moffs et leurs flottes cruciales.

— J’imagine que ça peut paraître absurde. (En comprenant que seuls les événements pourraient convaincre les Moffs de sa sincérité, il se tourna et se dirigea vers la sortie.) C’est souvent le cas de la vérité.

 

Ben avait entendu des officiels de l’Autorité de Reconstruction dire que la Place des Monuments était leur plus belle réalisation, la cerise sur le gâteau de la mission de l’agence de reconstruction de la civilisation galactique. Leurs techniciens avaient passé trois ans à sonicreuser une croûte de deux mètres de corail yorik Yuuzhan Vong appartenant à l’architecture de l’Ancienne République qui entourait la place, et leurs artisans avaient passé cinq ans à répliquer – avec des méthodes et du matériel nouveaux – les milliers d’antiques statues qui avaient donné son nom à la place.

Même Craneux, l’affleurement au sommet des montagnes qui était l’un des rares endroits de Coruscant où l’on pouvait réellement toucher le sol de la planète, avait été sauvé : une équipe de géologues de l’AR avait passé plus d’un an à enlever, en frottant, une couche de lichen qui attaquait la pierre et qui avait peut-être été un outil de terraformation Yuuzhan Vong. D’après la déclaration tapageuse de l’AR, le projet était un immense succès, un exemple supplémentaire du travail qu’elle avait accompli pour restaurer la splendeur que la galaxie possédait avant les Yuuzhan Vong.

Mais ce que Ben voyait était une grande place de duracier, grouillant d’employés de bureaux et de touristes qui s’ennuyaient, jonchée de détritus et qui aurait grand besoin d’une averse pour la nettoyer. Une zone de sécurité où il était interdit de voler empêchait tout trafic dans le ciel parsemé de smog, et les seuls endroits qui auraient pu servir de poste d’observation se trouvaient à l’intérieur des monuments, tous entourés par des flots de touristes qui empêcheraient le plus sophistiqué des dispositifs d’écoute de fonctionner. En résumé, ce que Ben avait sous les yeux était l’endroit parfait pour éviter d’être vu sans en avoir l’air, une masse grouillante de vie si vaste que même la GAG ne pouvait identifier tous les êtres qui la composaient.

Rien d’étonnant à ce que Lon Shevu aimât y rencontrer ses informateurs.

Ben trouva une des statues préférées de Shevu – un monolithe gris décrivant un droïde mécanicien – et s’assit à l’extrémité d’un banc d’observation vide. L’hologramme d’une séduisante Sullustéenne s’éleva du revêtement en bois de la place, expliquant que le Dévoué Technicien était à la fois le monument le plus récent et le plus grand de la place, et un hommage aux milliards d’êtres dévoués qui avaient travaillé si dur sous l’Autorité de Reconstruction pour rebâtir la galaxie après la guerre contre les Yuuzhan Vong.

L’hologramme continua à vomir un torrent de propagande s’autofélicitant du travail remarquable que l’AR avait accompli avec ses ressources limitées dans un climat politique très difficile. Si Ben n’avait pas eu quelques questions intéressantes à se poser – comme pourquoi les poils de sa nuque étaient-ils dressés alors qu’il savait qu’il n’avait pas été suivi depuis le Spatioport de Mizobon ? –, il aurait bâillé d’ennui.

Ben avait eu cette même impression un millier de fois depuis qu’il avait quitté le Bon Temps, le yacht spatial CNK qui servait de base d’opérations à la section d’assaut. Lon Shevu avait beau être un capitaine de la GAG, quiconque le surprendrait en train de parler à Ben comprendrait aussitôt qu’il était également un espion et un traître aussi désireux d’abattre Caedus que Ben, en tout cas presque autant. Caedus n’avait pas tué la mère de Shevu après tout.

Ben était protégé, évidemment. Sa tante Leia et sa cousine Jaina étaient toutes les deux dans la foule, en renfort, mais restaient à distance pour éviter d’attirer l’attention sur lui ou sur Shevu. Et il sentait une dizaine de jeunes femmes lui jetant des regards furtifs, trop intéressées, mais ne dégageant aucune mauvaise intention, admirant probablement simplement la garde-robe arkanienne que Leia lui avait choisie pour qu’il se déguise en aristocrate. Plusieurs autres présences semblaient l’observer, mais elles n’étaient pas concentrées sur lui, certainement des agents de sécurité en civil à la recherche d’un comportement nerveux, d’une conduite irrationnelle ou de l’un des mille autres signes qui trahissaient généralement les attaques terroristes en cours.

Mais Ben ne percevait aucune curiosité ni aucun soupçon à son égard, et il sentait qu’il n’attirerait pas l’attention en prenant contact avec Shevu. Rassuré, il se leva et partit vers le coin opposé du monument.

Shevu était debout derrière un banc, se faisant passer pour un touriste. Il portait l’uniforme désormais dépourvu de signification de la Patrouille Spatiale de l’Autorité de Reconstruction et se servait d’une petite vidcam pour enregistrer un autre hologramme dont la silhouette était celle d’une séduisante Falleen. Ses cheveux étaient teints en gris et il portait un faux bouc de la même couleur. En fait, il ressemblait tant à un pilote de PSAR à la retraite que, malgré sa présence familière dans la Force, Ben n’était pas tout à fait sûr d’être face à l’homme qu’il fallait.

Ou peut-être que Ben était troublé par les changements qui ne faisaient pas partie du déguisement de Shevu : les yeux enfoncés, le teint terreux et les rides d’inquiétude qui semblaient être arrivées de nulle part. Ben s’arrêta un demi-pas devant lui et légèrement sur le côté, puis il fît semblant d’être intéressé par le même hologramme, réellement plus intéressant que le précédent. La Falleen expliquait comment l’Autorité de Reconstruction avait libéré la ceinture minière maltorienne du célèbre capitaine pirate Trois-Yeux.

Shevu le surprit en prenant la parole.

— Cela ne s’est pas tout à fait passé comme ça, vous savez, dit-il. Je pourrais vous parler de Trois-Yeux si ça vous intéresse.

Ben se tourna avec désinvolture et découvrit Shevu lui souriant de derrière sa vidcam, mais avec aussi un sourcil levé pour exprimer l’inquiétude et la curiosité.

— Alors vous y étiez, Monsieur ? demanda Ben, jouant son rôle de jeune noble poli.

Shevu secoua la tête.

— Je connais des gens qui y étaient. D’après ce que j’ai entendu, le combat était terminé avant que nous arrivions. Trois-Yeux nous a été remis par deux Chevaliers Jedi, dit-il en baissant sa vidcam et en regardant Ben. Les Jedi ont une drôle de façon de faire ça, d’apparaître lorsque personne ne les attend.

— Je suis sûr qu’ils ont leurs raisons, dit Ben. Vous avez servi longtemps au sein de la PSAR, Monsieur ?

— Pendant dix ans, dit Shevu. Je ne me suis jamais autant amusé.

Comme Shevu ne proposa pas de prendre un encas ni d’aller déjeuner avant de se rendre dans un endroit où ils pourraient parler plus librement, Ben comprit que son ami partageait son inquiétude sur leur sécurité. Il accrut de nouveau sa conscience dans la Force et, cette fois, il sentit deux présences concentrées sur Shevu et non sur lui. Les observateurs auraient évidemment pu être des renforts de la GAG, mais Ben en doutait. Shevu était venu ici pour rencontrer des informateurs et un chef des services secrets prudent ne risquerait pas ses atouts en laissant une équipe de renfort les voir. Si quelqu’un l’avait placé sous surveillance, c’était parce qu’on le suspectait de trahison.

L’instinct de Ben lui intima d’abord de retrouver ses amis et de fuir, mais agir ainsi serait stupide. Même s’ils parvenaient à sortir de la place en combattant, la défection de Shevu serait considérée comme une urgence de sécurité. Lorsqu’ils atteindraient le Bon Temps à Mizobon, la GAG aurait lancé une mission de « récupération » à grande échelle, aurait fermé tous les spatioports de la planète et envoyé des divisions entières de soldats de la GAG fouiller jusqu’à la moindre fissure dans un rayon de cent kilomètres autour de la place.

Ben finit par identifier ceux qui observaient Shevu, un couple de Rodiens au museau étroit, à trente mètres de là. Chacun appuyait ses doigts aux extrémités en forme de ventouses sur la joue verte de son compagnon, filmaient avec leur vidcam et s’efforçaient maladroitement d’avoir l’air d’un couple en vacances. Ben donna une petite chiquenaude subtile dans leur direction pour envoyer un courant régulier d’éclairs de Force afin de bloquer les récepteurs de la vidcam.

Une fois qu’il fut certain que l’équipement des Rodiens ne fonctionnait plus, il revint à Shevu.

— Savez-vous ce qu’il lui est arrivé. À Trois-Yeux, je veux dire ? demanda Ben en continuant à parler par allusion, mais en arrivant tout de même au fait. (Si Shevu et lui étaient en danger, mieux valait en finir et partir.) J’ai des amis qui aimeraient peut-être le rencontrer ? Je suis sûr que vous trouveriez un intérêt à nous y aider. Shevu leva un sourcil.

— Quel genre d’intérêt ?

— Nous pourrions faire de vous un homme très heureux en très peu de temps, répondit Ben. En fait, nous nous préparons à une rencontre avec lui en ce moment même.

Le regard qui apparut sur le visage de Shevu était partagé entre la surprise et la peur. Pendant un instant, Ben pensa qu’il n’avait jamais compris son ami : que Shevu ne voulait pas être mêlé à une action contre Caedus aussi directement ou qu’il avait été un agent double au service du Sith depuis le début.

Puis Shevu sourit.

— J’aurais du mal à estimer le temps qu’il faudrait pour vous placer l’un en face de l’autre, dit-il. Mais je peux vous dire où le trouver. Est-ce que cela vous aiderait ?

Ben acquiesça.

— Sans doute. La somme dépendrait de la difficulté que nous aurions à le rencontrer.

— Cela devrait être plus facile que sur Coruscant, répondit Shevu. J’ai entendu dire que la nouvelle bande de Trois-Yeux a causé des problèmes sur Nickel Un. La dernière fois que j’en ai entendu parler, il était sur le point de les rallier à sa cause.

— Vous en êtes sûr ? demanda Ben. (Deux services de renseignements différents – les Hapiens et les Wookiees – avaient confirmé que l’Anakin Solo était dans son hangar de la Base Crix au-dessus de Coruscant.) Nous avons entendu dire que son vaisseau est toujours amarré au même endroit.

— Une précaution de sécurité, répondit Shevu. Il a croisé des Bothans il y a quelque temps et il lui est désormais recommandé de voyager dans un navire un peu moins voyant. Il est vraiment sur Nickel Un.

— Nickel Un ? répéta Ben.

Brusquement, la conquête facile du système de Roche par les Vestiges semblait plus pratique qu’inquiétante. Les astéroïdes étaient de petits endroits, et si les Jedi agissaient vite, ils pourraient y infiltrer une section d’assaut avant que les Impériaux aient eu l’occasion de se débarrasser des insectes dans leur opération de sécurité. Il prit une puce de paiement.

— Cela devrait nous être utile, dit-il. Que diriez-vous de...

Ben ne termina pas sa phrase lorsqu’il sentit que Jaina l’atteignait dans la Force, le prévenant de problèmes à venir. Il regarda derrière Shevu et vit le couple de Rodiens qui arrivait, les mains glissées dans les poches de leurs tuniques.

— Dix mille ? demanda Shevu en interprétant mal le soudain silence de Ben et en tentant tout de même de garder sa couverture. Trouver ce genre d’informations n’est pas facile, et si jamais Trois-Yeux le découvre...

— Seccer ! cria Ben en utilisant le mot d’argot connu dans toute la galaxie pour désigner un officier de la sécurité publique. (Il frappa Shevu sur les deux épaules, mais plus fort à droite de façon à le faire tourner et lui faire remarquer les Rodiens en train d’approcher.) Tu es mort, Seccer !

Dans l’espoir de faire croire qu’il résistait à son arrestation – et que Shevu était toujours fidèle à Caedus et à la GAG –, Ben sortit son blaster et tira derrière la tête de son ami. Le premier éclair passa assez près pour faire une marque de chaleur sur la mâchoire de Shevu, ce qui pourrait laisser croire qu’il avait vraiment essayé de le tuer. Les trois autres tirs ne furent pas aussi proches. Ils se perdirent dans la foule et obligèrent les deux Rodiens à plonger à l’abri.

— Désolé ! siffla Ben en se penchant près de la tête de Shevu. Je crois qu’ils te surveillaient. Tu devrais peut-être venir...

Shevu lui donna un coup dans les côtes qui lui fit décoller les pieds du sol et lui tira un véritable grognement de douleur.

— Non. Toi, tu pars ! dit Shevu en se retournant et en dégainant son blaster tout en attrapant le revers de la cape de Ben. Fais comme si... aaargh !

L’ordre s’acheva en un cri de surprise lorsque Ben serra le poignet de Shevu d’une main et pivota pour envoyer son ami dans un saut périlleux qu’il termina allongé sur le dos.

— À la prochaine ! chuchota Ben. Bonne chance !

Il tira deux fois dans le tissu de la tunique de Shevu pour donner le change, puis se retourna et partit en courant.

Il se retrouva face à une allée de cent mètres qui semblait s’être ouverte spontanément devant une femme qui courait vers lui au milieu de la foule. Vêtue d’une cape sombre et de l’armure noire de la GAG, elle avait les cheveux blonds, un manche de sabre laser à la main et une dizaine de commandos de la GAG sur les talons.

— Ho, kriff ! dit Ben. C’est Tahiri !

La plainte croissante des pales de refroidissement de répulseurs s’éleva sur la place et Ben leva les yeux vers une escadrille de vaisseaux de transport sécurisés noirs de la GAG qui descendait du ciel laiteux.

— Va-t’en ! lui ordonna Shevu. Fais en sorte que tout ça serve à quelque chose !

Ben obéit instantanément et fonça dans la masse de gens qui s’écartaient lentement du monument de l’Autorité de Reconstruction pour tenter d’échapper au combat sur le point de démarrer. En supposant que Shevu le suivait, il utilisa la Force pour se frayer un passage, tout en retirant la perruque et les lourdes robes de son déguisement arkanien.

Ben allait dans le sens contraire de Jaina et de Leia, tentant ainsi de protéger la mission en déplaçant l’action loin de ses renforts. Lorsque les choses tournaient aussi mal, mieux valait se séparer et éviter à ses partenaires de se faire eux aussi capturer ou tuer. Ainsi, il resterait au moins quelqu’un pour faire un rapport.

La foule se mit à crier lorsque des éclairs d’énergie commencèrent à siffler dans tous les sens derrière Ben, et c’est alors qu’il comprit que Shevu n’était pas avec lui. Il s’arrêta et se retourna, mais ne vit qu’un éclat incessant de tirs de blasters à travers les touristes paniques qui reculaient vers lui.

Ben arracha les gants – qui faisaient partie de son déguisement – de ses mains et repartit vers le combat avant de se rappeler la dernière phrase que lui avait dite Shevu juste avant de le congédier. Fais en sorte que tout ça serve à quelque chose. Si Ben y retournait, il ferait exactement le contraire, le sacrifice de Shevu ne servirait à rien et il n’avait de toute façon que peu de chances de le sauver.

Laissant son sabre laser accroché à la ceinture sous sa tunique, Ben sortir le comlink de sa poche. Il laissa la foule le repousser lentement vers l’arrière, loin de ce qui ressemblait dorénavant plus à un combat de cantina qu’à une fusillade, bien décidé à faire en sorte que tout ça serve à quelque chose et, ensuite, à revenir chercher son ami.

Il n’ouvrit pas de canal direct jusqu’au Bon Temps. Cela offrirait aux droïdes espions de la GAG les quelques précieuses secondes dont ils avaient besoin pour remonter son signal et identifier le reste de son équipe. Au lieu de ça, il enregistra un rapide message indiquant ce qu’il avait appris sur l’emplacement de Caedus en terminant sur la capture de Shevu et la sienne, probable. Il transforma son message en une transmission par rafale de cinq millisecondes qui serait trop rapide pour être localisée puis ouvrit le canal du Bon Temps... et sentit un picotement lié au danger lui descendre la colonne vertébrale.

Une voix féminine familière s’éleva un pas derrière lui.

— Ne le transmets pas, Ben. Je n’hésiterai pas à te tuer.

Tu viens d’hésiter.

Ben relâcha le bouton TRANSMISSION puis jeta le comlink en l’air pour prendre son sabre laser ; mais il buta contre la main de Tahiri, déjà placée là.

— Mauvaise idée, dit-elle.

Ben virevolta, leva un bras et la frappa du coude sur un côté de la tête. Il commença à lui dire qu’elle parlait trop puis entendit le sifflement d’un sabre laser qu’on allume et comprit qu’il avait fait la même erreur.

Un trait de douleur brûlante éclata dans le bas de son dos, puis il vit la lueur brillante de la lame de Tahiri briller sur le côté et légèrement derrière lui. Comme son corps ne tombait pas, coupé en deux, sur le sol de la place, il se dit qu’il était encore en vie et continua sa vrille en la frappant du revers de la main d’un coup qui l’aurait touchée juste au-dessous de l’oreille et qui aurait eu de grandes chances de la rendre inconsciente si elle ne l’avait pas paré.

Lorsque la tête de Ben revint en place, il aperçut un front balafré et des cheveux blonds, puis sentit ses dents mordre sa langue et ses pieds se soulever du sol. Il comprit que Tahiri lui avait donné un coup de poing, de coude ou de marteau hydraulique au menton, ce qui n’avait que peu d’importance puisqu’il ne sentait plus que les ténèbres inéluctables d’un trou noir qui l’attirait vers la singularité de l’inconscience, vers l’impuissance, la défaite et la mort.

Ben refusa de s’y abandonner. Il se débattit dans la Force, s’accrocha au dernier endroit où il avait vu Tahiri, tira de toutes ses forces et sentit... sentit quelque chose céder, quelque chose comme des jambes, des chevilles ou des pieds, puis entendit le cri de colère, de douleur ou peut-être simplement de surprise de Tahiri.

Un bref son métallique résonna sur le sol de la place lorsque son armure le heurta. Puis les ténèbres commencèrent à refluer de la tête de Ben. Il sentit Tahiri près de lui, étendue elle aussi. Elle jura, insultant la défunte mère de Ben et promettant de lui faire payer la difficulté de tout ceci, puis il vit son sabre laser sur le duracier, assez près de sa main, entouré par une dizaine de paires de bottes noires, mais toujours susceptible d’être attrapé par la Force.

Ben s’y employa. La moitié des soldats crièrent, stupéfaits, lorsque l’arme rebondit sur leurs bottes puis tourbillonna parmi la multitude de tibias et de chevilles, pour arriver dans sa main à l'envers, l’ouverture pour le laser dirigée droit vers ses yeux.

La voix de Tahiri s’éleva un mètre devant lui.

— J’en ai assez de ce kreetle !

Ben retourna le sabre laser et s’assit. Tahiri avait fait de même et le regardait droit dans les yeux. Son visage était plus fin et plus ridé que dans son souvenir, mais toujours aussi beau, encadré par une cascade de cheveux blonds et seulement gâché par les trois cicatrices inscrites en diagonale sur son front et la colère dans son regard.

— Assommez-le, ordonna Tahiri. Tout de suite !

Ben alluma son sabre laser et vit alors, enfin, la rangée noire de soldats de la GAG déployés en cercle autour de lui, le visant tous de leurs blasters. Il s’abandonna à la Force et sentit qu’elle le soulevait pour le remettre debout, sa lame se déplaçant pour parer, puis il l’entendit renvoyer un, deux, trois tirs de blasters avant qu’une rafale de coups ne le touche en plein dans le dos. Une douleur paralysante explosa dans son corps et les ténèbres électriques s’élevèrent pour l’avaler de nouveau.